Koyaanisqatsi

KOYAANIAQATSI

Koyaanisqatsi sort en 1982, il a été réalisé sous la direction de Godfrey Reggio.
La bande originale de Philip Glass présente un intérêt musical majeur, le film ne contient aucun dialogue, aucune voix off, si ce ce n’est le seul mot « Koyaanisqatsi » répété au générique de début et de fin.

Les images, ainsi que la musique, me rappellent mes premiers souvenirs. Je me rappelle de la gare centrale, des gens qui défilaient à toute vitesse, pour une raison qui m’échappait, cette superposition de l’architecture ancienne de la gare avec le monde moderne. Koyaanisqatsi rend très bien compte de cette époque, de l’ère de l’industrialisation effrénée, la vie en transformation, avec un montage en accéléré, hypnotique, qui nous laisse impuissant face à cette force qui pousse les êtres humains à évoluer, à se déshumaniser, une force presque divine qui nous guide vers le Samsara, vers notre expansion, vers notre extinction.

Après tout, ne sommes-nous pas programmés pour se reproduire, pour s’étendre comme de la levure en tout ce qui nous entoure, sans réel autre but au delà de cet fonction primaire?

robot.pngLe film s’ouvre sur ce qui semble être des humains rassemblés autour d’un robot.
Comme le présage de l’ouverture d’une boîte de Pandore, l’avènement de la technologie, des humains dépossédés de leur capacités rendues obsolète par la maitrise d’une puissance de calcul nettement supérieure menant à une automatisation globale.

utah.pngCe plan en Utah laisse penser qu’il s’agit d’une peinture.

alien.png
Dans ce plan, le champignon atomique fait penser à un petit alien de profil, avec un petit bidon et de longs pieds. Regardez ce bras boudiné, et cet énorme néo-cortex (je confesse avoir regardé ce film sous influence).

buildings.pngCes buildings abandonnés et voués à être démolis soulignent le  caractère transient des constructions modernes et jetables.

transports.pngLa multiplicité des moyens de transports est capturée ici en un seul plan.

voitures.pngOn serait tenté de décimer ces voiture d’un revers de main. Il ne s’agit pourtant pas de jouets mais bien de modèles réels.

chars.pngCes rangées infinies de chars font prendre conscience d’une quantité de travail inhumaine à des fins purement destructrices.

vegas.pngLa première fois où j’ai mis les pieds dans le vieux Las Vegas, et son décors désuet, j’ai eu l’occasion d’entrevoir l’envers du décors: le troisième âge en chaise roulante qui s’affaire à dépenser leur maigre pension de retraite aux machines à sous dans un brouillard de nicotine, fumant chaque cigarette comme si c’était la dernière avant la victoire, avant le début d’un American dream bien mérité.
Malgré la fatigue, on décerne toujours de la détermination dans l’expression du visage de ces femmes.

ny.pngNew York City – les ombres projetées des nuages qui surplombe la ville défilent en accéléré, comme les multitudes de décisions prises à la hâte chaque seconde au gré de ses humeurs tumultueuses.

microdata.pngOn part sur l’ère du numérique, du data, n’y aurait-il pas là une anticipation du cloud en 1982? (je rappelle écrire cet article sous influence). Tout de même.

case.png
L’ultime fonction de l’homme: trouver sa place en société, et littéralement occuper une petite case.

lune.png
Cette lune juxtaposée au building est démesurée dans cette scène composée de contours géométriques primaires.

saucisses.png
Une séquence d’emballage de saucisses est brutalement enchainée par une séquence dans laquelle des humains arpentent des escalators.
Cette dernière représente bien ce que nous sommes: de la viande, et la manière dont nous nous traitons les uns les autres: comme de la viande. Nous avons nous-même conçu la structure qui nous traite en tant que telle.

consommation.png
Des séquences accélérées de fastfood représentent la consommation frénétique.
La présence de la poubelle directement à côté de la table peut laisser imaginer que la vieille pourrait bien y terminer d’une seconde à l’autre sur un accident fortuit.

écrans.png
Entourés par les écrans dès le plus jeune âge, le visage captif.

métro.png
La masse active s’engouffre dans le métro comme des petits automates.
Pourquoi ne font-ils pas demi tour?
Probablement parce qu’ils n’ont pas été programmé pour.

circuit.png
La vue satellite d’une ville se fond dans un circuit imprimé.
Celui-ci illustre le caractère dérisoire de notre fonction, tel un petit électron qui circule à toute vitesse dans ses ramifications cuivrées.

Le thème musical de l’ouverture du film reprend: « Koyaanisqatsi » résonne d’une voix grave. Les séquences filmées semblent légèrement ralenties, ou est-ce l’effet de l’absence de nuisance sonore occultée par la musique?

gens.png
Des passants déambulent dans New York City, le regard hagard.

main.pngCette main tendue, tremblante, cherche dans le vide pour s’accrocher à la vie.

clochard.png
Là encore, ce moment immortalisant un sans-abris à l’état de santé déplorable regardant une unique pièce de monnaie, et semblant sourire quelques secondes auparavant, capture le désir de s’accrocher à la vie, aussi misérable soit-elle.
Un jour ou l’autre, il est plausible de se réveiller dans une situation similaire sans réelle transition.

traders.pngUne des dernières séquences se déroule dans une salle de marchée.
Les images sont superposées avec une latence de quelques secondes, conférant aux traders une allure fantomatique, manipulant de l’argent invisible.

fusée.pngLe film se termine sur le décollage et l’explosion d’une roquette de la Nasa en 1962.
Le plan précédent capture le décollage de Saturn V (Apollo 11), propulsé vers l’espace dans l’espoir de répondre aux questionnements les plus profond de l’humanité.

fin.pngDans les dernières images, les humains semblent être absents, ou soumis, et avoir laissé place à une société robotisée.

Au sein de notre société désenchantée, la technologie devient maîtresse, elle défriche le monde pour nous et nous en dépossède, elle tue la croyance, le mysticisme, la magie de l’univers qui est pourtant nécessaire à notre épanouissement, et peut-être à notre survie.

La complexité et l’immensité de notre univers nous échappent. Notre esprit est conçu pour n’appréhender qu’une quantité finie de concepts à un moment donné, reléguant le surplus dans une forme d’inconscient nébuleux puisable ultérieurement.
Comme des amnésiques, nous ne cessons de redécouvrir notre environnement à chaque instant, dans une quête perpétuelle et faillible de découvertes, qui nous garde d’une omniscience froide et sans rêve.

Le dernier morceau de la bande originale est nommée « Prophecies ».

Je ferme les yeux et je me trouve entre deux états. Je ne sais pas si je suis déjà mort, mais il semble que dans cet univers, je suis dépossédé de mon corps. Dépossédé de la séparation entre mon individu (mon envelope corporelle) et mon environnement, ou il ne forme plus qu’un. Mon âme se mue et se fond dans chaque parcelle de l’univers. Je me trouve au sommet d’une montagne, je ressens les vibrations de la terre, de l’univers, d’un tout connecté.
Je suis connecté à chaque individu, nous faisons partie d’une même entité.
Nous ne sommes pas. Nous n’existons pas. 
Nous ne sommes que projections.
Le monde sensible n’est qu’une projection d’un univers bien plus complexe.

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Koyaanisqatsi

Welcome to this very empty plane to San Francisco

plane

“Welcome to this very empty plane to San Francisco.”
“If you’re not going to San Francisco, you’re on the wrong plane.”
Qui va encore à San Francisco? Malheureusement je suis sur le bon vol.

Le stuart a oublié de me servir de l’eau. Pour s’excuser, il revient et m’offre généreusement une petite bouteille de vin. Je m’étais pourtant juré que j’arrêtais de boire (temporairement, soyons réaliste), après ces multiples semaines où l’alcool n’a fait que couler à flot.
Tant pis.
Quelques gorgées et les tensions dans ma nuque s’atténuent.
Leurs origines?
Cette envie de tout plaquer, qui me traque, qui me suit comme mon ombre voilà plusieurs années, et je ne perçois aucun signe qui laisserait entendre que les choses vont s’arranger.
J’observe le coucher du soleil à 10,000 mètres d’altitude. C’est un endroit plutôt privilégié pour écrire. Il parait que certains écrivains réserveraient des vols New York – Hong Kong pour parvenir à terminer leur livre. Se déconnecter est devenu un luxe.
Alors voilà, cette putain de sensation de vouloir (devoir?) tout plaquer me poursuit, sans relâche. Et gagne dangereusement du terrain.
Est-ce un fantasme que celui de disparaître de sa propre vie, de se réinventer, fuir en avant, se créer un autre, une nouvelle identité?

Il y a bien sûr cette bonne vieille “fear of missing out”, la peur de manquer quelque chose. Je crois que je n’avais pas réalisé jusqu’à récemment à quel point cette peur me tenaillait, et me tenaille toujours. En avoir conscience aide à s’extraire des pièges les plus évidents: sur le plan technologique la vitrine Facebook ou encore l’antépénultième swipe sur Tinder, et de manière plus générale l’overdose de networking et de social climbing.
Toutes mes excuses pour cette profusion d’anglicisme, mais cela aide à souligner la provenance du problème: le cancer du néolibéralisme à travers le prisme d’un anglais transformé pour asservir les populations en érigeant l’instrumentalisation de l’humain.
Cette peur de manquer, si paradoxale dans un monde d’abondance où tout posséder semble à porté de tous.
Parfois on a tout, presque tout, sauf l’essentiel.
Tout plaquer semble être la dernière chance pour contrer définitivement cette peur, en l’affrontant en ce qu’elle représente de plus profond: la peur de rater un embranchement improbable, une autre vie, sa vie.

Dans la dernière et controversée saison de la série “Lost” (ça fait un moment déjà!), il y a cette phrase qui revient souvent: “Let it go”. Comment traduire “Let it go”? “Lâcher prise” peut-être.
Jack éprouve un mal terrible à lâcher prise, dans cette dimension alternative, probablement après ou pendant sa mort sur l’île, si celle-ci a existé.
Jack ne parvient pas à lâcher prise, sa détermination l’en empêche. Il donnera tout ce qu’il pourra pour “réparer” sa patiente, sa colonne vertébrale, puis ira jusqu’à l’épouser.
Dans la dimension alternative, alors qu’ils sont séparés depuis un moment, Jack ne cesse de vouloir réparer cette relation alors que son ex-épouse s’est déjà reconstruite. Jack, pourtant un chirurgien émérite, éprouve cette obsession contre-productive dont il est lui-même victime, malgré toute son intelligence et son intention d’aider les autres.
Plus tôt dans la série, il y a aussi cet échange particulièrement intéressant entre Locke et Sun lorsqu’elle réalise qu’elle a égaré sa bague de mariage et qu’elle ne parvient plus à la retrouver, puis perd patience.

locke

SUN: I don’t think I’ve ever seen you angry.
LOCKE: [chuckles] Oh, I used to get angry – all the time, frustrated, too.
SUN: You’re not frustrated any more?
LOCKE: I’m not lost any more.
SUN: How did you do that?
LOCKE: The same way anything lost gets found – I stopped looking.

Voilà certainement le remède ultime: accepter que l’on a aucun contrôle sur ce que l’on recherche (si toutefois on en a connaissance).
L’île représente une deuxième chance, celle de tout redémarrer à zéro,  loin de la société, et de se reconstruire.

Knight of Cups de Terrence Malick pose la question du sens.
La vie de Rick, incarné par Christian Bale, en est dépourvue. D’un point de vue externe, elle est pourtant enviable en tout point: Rick est un réalisateur, vit dans les beaux quartiers de L.A. (encore que sur ce point, le terme enviable est discutable). Il est entouré de gens qui ont eux aussi réussi et enchaine les conquêtes de femmes toutes plus belles les unes que les autres.
Mais sa vie est vide de sens. Les longs plans fixes sur le ventilateur du plafond de son appartement (lui aussi vide), la froideur de chaque instant, les acteurs filmés de dos comme si leurs émotions étaient secondaires, installent une atmosphère paradoxalement chargée de vacuité.
“All those years, living the life of someone I don’t even know”
Rick traverse son existence sans vraiment la vivre ou l’éprouver. Le film recèle de moments de flottements, dans lesquels les personnages sont perdus, évoluent dans un environnement dont le sens leur échappe. Il y a notamment cette scène où le père de Rick apparaît encore plus perdu que tous les autres personnages du film. Alors qu’on attendrait de lui qu’il éclaire ses semblables, il donne une impression de profonde résignation, comme si cette quête de sens était de toute façon vouée à l’échec, et que la réponse finale est que le sens fuit au fil des années jusqu’à complètement disparaître.

Welcome to this very empty plane to San Francisco

Étrange matinée

fog

Encore une nuit où j’ai été incapable de trouver le sommeil. L’angoisse me guette. Elle s’est invitée au plus profond de moi-même et ne me laissera jamais plus aucun répit. Chaque nuit une infinité de questions se bousculent et encombrent mon esprit. Chaque nuit je me réveille en sueur, mon coeur percute ma poitrine comme si chaque battement était le dernier.
A force de ressasser les choses, de les répéter, elles perdent de leur sens. Ou pire, le sens s’altère, quelque chose de nouveau est créé.
Tenez, répétez par exemple votre propre prénom à voix haute, plusieurs fois. La première fois vous avez l’impression de vous appeler vous-même. La deuxième fois semble venir de quelqu’un d’autre, comme si vous vous dissociez. La troisième fois vous vous demandez s’il s’agit véritablement de votre nom. Les fois suivantes vous allez vous poser la question de votre identité, puis de l’identité, jusqu’à vous trouver confus au point de vous effrayer vous même, et de vous sentir contraint d’arrêter, malgré cette certaine forme de curiosité malsaine qui vous vente l’antre d’une dimension que vous ne voulez pas connaître.

C’est un jeudi matin, une journée de plus dans l’existence. Un début de journée qui ne s’annonce ni excitant, ni décevant, un de ces matins sans saveur.
Ma journée commence comme d’habitude, en m’enfilant un verre de jus d’orange sans prendre le temps de l’apprécier. C’est une matinée particulièrement brumeuse, je regarde par la fenêtre et je ne discerne rien. Un épais tapis de brouillard couvre la ville, je vois même pas le Presidio qui se trouve seulement à quelques blocs. Il est 8 heures du matin passées, et j’ai comme l’impression que le soleil, si toutefois il était perceptible, s’apprête à se coucher dans les minutes qui viennent et à plonger San Francisco dans les ténèbres.

Dans le bus, j’observe que quelque chose a changé, sans pouvoir réellement savoir si ce changement est le fruit de mon esprit ou non, j’ai l’impression que les passagers ne sont pas les mêmes ce matin. Je prends tous les jours le bus à la même heure, et sans pour autant être particulièrement physionomiste, les visages ne m’ont pas l’air familier, différent de ceux que je vois d’ordinaire. J’ai même pendant un instant l’impression de m’être trompé de bus, ce qui est impossible car une unique ligne dessert mon arrêt. Je regarde encore autour de moi, et là j’ai comme l’impression que c’est la ville elle-même qui est différente, que je ne suis pas dans la bonne ville. C’est dans ce genre de moment qu’il devient clair que la mémoire nous fait défaut, au même titre que nos sens nous trompent. Nos capacités d’observation sont limités, et il est étonnant de s’apercevoir combien nos cervelles laissent continuellement fuir l’information, comme un vieux tonneau troué qui se viderait progressivement et se remplirait d’eau au gré des pluies et des tempêtes.
Pourtant, je connais San Francisco par coeur, croyez-moi! Je connais chaque rue, chaque recoin, j’ai parcouru la ville en long, en large, et en travers. Et de travers! Surtout de travers! Oh mon Dieu, si vous saviez! Combien de fois me suis-je réveillé après avoir une soirée bien trop arrosée sans le moindre souvenir de comment j’ai pu rentrer chez moi. Je retrace mes soirées et leur itinéraire à l’aide des tickets de caisse que je retrouve dans mes poches, et je suis à chaque fois surpris d’avoir réussi à rentrer chez moi vu leur quantité.

Je me fais la réflexion que les gens dégagent toujours une impression de contrôle, comme s’ils étaient au commande, qu’ils savaient où ils allaient et dans quel but.
C’est fascinant de se rendre compte à quel point nous n’avons en réalité aucun contrôle, à quel point nous évoluons au gré de facteurs et de circonstances sur lesquels nous n’avons aucune prise, à la manière d’une feuille morte emporté par le flot d’une rivière.
Posez-vous par exemple la question du choix: combien de choix ont véritablement tranché vos existences? Il est difficile d’en dénombrer plus de quelques-uns, ils se comptent généralement sur les doigts d’une main. Tant mieux diront les partisans d’une existence paisible.
Pour ma part, je trouve cela quelque peu regrettable. Après tout, nous n’avons qu’une seule vie jusqu’à preuve du contraire, alors pourquoi ne pas essayer d’en vivre plusieurs, d’explorer les multiples facettes de notre être, et quelques unes des innombrables possibilités d’existence. Mais les choses ne sont peut-être pas aussi simple, j’ai l’impression que c’est une question qui m’habitera éternellement: faut-il donner une unité à son être, ou faut-il dissoudre l’individu? Que choisir? Simplement alterner entre unité et dissolution? Que choisir entre un moi monolithique et rigide, et une version plurielle de soi, dissoute, compartimentée, fragmentée en plusieurs moi? Les deux chemins ne mènent-t-ils pas de toute façon au même résultat? Une certaine forme d’incompréhension, de soi ou de ce qui nous entoure.

En regardant les visages inconnus, dans cette rue qui ne me rappelle rien, aucune des rues de San Francisco que j’ai pu connaître, je sens qu’une vague d’angoisse me gagne. Je sens mon pou battre dans mes tempes, et il est presque rassurant de sentir sa fréquence régulière, un repère dans le brouillard de cette matinée.
Je tente de regagner mon calme en cherchant vainement des détails familiers autour de moi. Le bus n’a peut être parcouru que quelques blocs, une dizaine maximum, depuis notre arrêt, nous devrions être sur Union street et nous apprêter à traverser Van Ness, une des plus grosses artères de la ville.
On ne voit presque plus rien à l’extérieur, je peine à distinguer les façades des immeubles enveloppées d’un lugubre brouillard.
Je ne demande que très rarement mon chemin dans les transports en commun, et à plus forte raison quand c’est mon trajet quotidien, mais force est de constater que quelque chose cloche ce matin. Je parcours du regards les visages dans le bus afin d’opter pour une personne qui fera l’effort de me donner une réponse convaincante. Que devrais-je demander d’ailleurs? Est-ce bien la ligne 45? Je me déplace de quelques sièges et m’assois à côté d’un petit monsieur à l’allure fort sympathique. Il me confirme que c’est bien le bus 45, et me dit qu’on a passé Van Ness depuis un moment d’un air amusé. Puis il commence à s’exprimer dans une langue étrangère, slave, ça pourrait être du polonais, je ne suis pas sûr. Je ne comprends pas un traître mot. Le ton utilisé suggère une mise en garde, je regarde son visage, ses rides, il n’est plus le sympathique petit monsieur dont j’ai croisé le regard il y a quelques minutes. Son regard est sévère, menaçant. Je m’éloigne.
Encore un taré. San Francisco regorge de déséquilibrés en tout genre. D’habitude, il est plutôt évident de les détecter. Ronald Reagan a fermé tous les hôpitaux psychiatriques de la Californie il y a une cinquantaine d’années. Judicieuse décision, la ville ressemble à un hôpital psychiatrique à ciel ouvert. Certains quartiers autrefois plus sociaux sont particulièrement affectés. Par exemple Tenderloin: je vous recommande une petite promenade au clair de la lune avec votre dulcinée. Une simple traversée du quartier redéfinira à tout jamais la définition que vous vous faites de la folie.
Il y a deux mondes qui cohabitent dans cette ville. Les gens qui ont perdu la raison, et ceux que tout laisse penser qu’ils l’ont conservée. Ils se croisent tous les jours sans jamais interagir, ils se traversent comme deux matières aux propriétés physiques si distinctes qu’elles ne pourraient jamais interférer.
La classe moyenne est presque inexistante ici, on est d’un côté ou de l’autre de la barrière.
Il y a toute une classe sociale basse, oubliée, ignorée, errant dans les affres de la démence. J’essaye de m’imaginer, comment, doucement, on bascule, on glisse insidieusement dans la confusion, le rationnel s’efface, est érodé de jour en jour.
Cette prise de conscience me glace le sang.
Qu’est ce qui caractérise avec exactitude l’équilibre de la psyché? Je serais bien incapable de vous le dire. Il s’agit d’une notion si subjective que le simple fait de se poser la question l’invalide.
Je suis pris soudainement d’une nausée, il faut que je sorte du bus. Les portes s’ouvrent et je m’échappe par l’arrière, je fais quelque pas à l’extérieur, suffocant.
Je m’aperçois qu’il fait nuit, nuit noir. Ma montre indique pourtant 08h30. Je regarde autour de moi, je ne reconnais toujours pas les bâtiments. C’est à peine si je vois mes pieds à travers l’épaisse nappe de brouillard. La rue est vide, baignée dans le silence, j’entends juste les ronrons du bus s’éloignant, s’enfonçant dans la brume, je ne discerne déjà presque plus les feux arrières.

C’est dans ce genre de moment qu’on s’aperçoit qu’on rêve, ou qu’on aimerait se réveiller.
Comment au juste savoir si je rêve en cet instant? J’ai déjà établi tout un tas de stratégies pour déterminer si c’est le cas ou non. Toutes échouent systématiquement.
Tenez, par exemple, remonter la chronologie des évènements. C’est pourtant quelque chose qui devrait marcher à coup sûr! En remontant cette chaîne, je devrais me heurter à une cassure, à cette zone floue, en retrait des sentiers battus de la mémoire, cette transition, à la frontière du sommeil, entre la réalité et le rêve.
Mais c’est impossible. Premièrement, il est rare de se poser la question de notre état de conscience: “Est-ce que je rêve?”. Et quand bien même nous nous posons cette question, nous le faisons dans des limites bien définies de notre inconscient, comme ci celui-ci s’ingéniait à nous duper, à nous maintenir dans un état de “conscience” limitée, certainement pour des raisons biologiques.
Quelques rares fois j’ai été conscient du fait que je rêvais. C’était un sentiment grisant, on se sait en sécurité et on peut se livrer à toute forme d’expérience. Prendre son envol du haut du toit d’un building, et s’élever à des hauteurs vertigineuses. Ou encore, dire les quatre vérités à ceux qui nous sont proches. Au grand jamais je n’oserais les affronter dans le théâtre de la réalité.

Qu’en est-il alors de ce que nous appelons réalité? Si en rêve le cerveau est capable de nous maintenir dans une réalité artificielle, car une fois de plus dans la plupart des rêves il ne nous vient pas à l’esprit de remettre cette réalité fabriquée en cause, qu’en est-il de ce chaque instant? Quelle garantie ai-je d’être dans le réel? Absolument aucune.
Regardez à quel point tout est cohérent autour de nous, tout a été pensé, calculé, architecturé. Depuis des millénaires les hommes, les inventeurs, les créatifs, les chercheurs, mathématiciens, physiciens, chimistes du monde entier cherchent une faille dans le système.

En ont-ils trouvé ne serait-ce qu’une seule? Non! Tout est bien ficelé, et quand on s’approche trop près il semble qu’on se brûle les ailes.
Regardez par exemple le problème de l’indécidabilité. Pour l’expliquer de la manière la plus simple possible, dites-moi ce que vous déduisez de la phrase suivante:
“Ce qui est écrit sur cette ligne est faux”
Vous pouvez faire chauffer votre cerveau tant que vous le souhaitez, vous ne déduirez rien du tout. Il s’agit d’une proposition indécidable. Il est intéressant de noter que malgré son caractère informatif pauvre, elle renferme une puissance scientifique insoupçonnée à priori.
Sur cette même base du raisonnement diagonale, l’arithmétique est démontrée inconsistante. Comment se fier à quoique ce soit si même l’arithmétique présente une cassure? Il semblerait que de cette cassure proviennent les secrets à toutes nos questions les plus existentielles. Cette cassure ne peut pas avoir été laissé là par erreur. Au contraire, elle est bien trop pure, bien trop nette, bien trop pensée pour être issue du simple fruit du hasard. C’est l’esprit de l’homme qui faillit à en comprendre le sens profond.
Nos sens nous trompent, notre esprit nous trompe, mais même les choses que nous avons établies formellement après des millénaires semblent bancales.

Tout comme cet instant, je suis seul, dans l’obscurité alors qu’il devrait faire plein jour.
Faut-il chercher une explication rationnelle à cela? Ou simplement poursuivre son chemin?
Choisir la route qui nous semble la plus familière sur le moment. N’est-ce pas ce que nous faisons tous? Jusqu’à un certain point. Je veux dire, parfois, nous attendons quelque chose de différent, de la surprise. Vous faites un détour avant de rentrer chez vous, ne sait-on jamais ce que vous pourriez y trouver. Vous vous ouvrez au spectre de l’inconnu.

Il ne fait pas froid. Étonnamment. Les rues sont toujours glaciales la nuit tombée. Je ne suis toujours pas capable de vraiment savoir s’il fait nuit ou jour. Je me demande si il est possible sur le plan de la Physique qu’un cycle de la Terre ne s’effectue pas comme les précédents. Les années bissextiles sont bien la conséquence de ces failles logiques que nous peinons tant à expliquer. Sans rentrer dans l’étude de l’astronomie, rien qu’une figure géométrique comme le cercle nargue n’importe quel scientifique, qui peut prétendre exposer tous les secrets que renferment les décimales de Pi?

Vers où se diriger? Je pourrais rester là où je me trouve, je finirai bien par croiser un automobiliste ou un passant. Je me fais la remarque que le silence devient pesant, je tourne doucement autour de moi. Des maisons victoriennes de San Francisco m’entourent (j’espère bien toujours me trouver à San Francisco!). Tout est statique, inerte. Les seuls sons que j’entends sont les frottements de mes chaussures contre l’asphalte et ma respiration qui s’accélère.
Cette rue est vide, figée dans le temps. Je pourrais attendre là pour l’éternité, elle resterait immuable.

J’entreprends de continuer dans la même direction que le bus, qui semblait disparaître il y a quelques minutes. Je fais quelques pas, et je m’arrête un instant. Peut-être serait-il plus prudent de faire demi-tour, et de tout simplement rentrer moi. Je fais demi-tour, et je commence à progresser dans l’autre direction.
Un sentiment de doute s’empare de moi. Je ne pourrais dire avec certitude si je progresse dans la bonne direction. Les bâtiments se ressemblent tous, d’un côté comme de l’autre de la rue.

Je suis bien la seule personne à qui ces choses là arrivent, qui s’est déjà perdu en allant au travail? Cette pensée m’amuse quelque peu, et je me surprends à ricaner seul.

Je marche et passées quelques rues, je me rends compte que je monte. Oui, je monte une colline, plutôt abrupte d’ailleurs. Si abrupte qu’elle me rappelle celle de Pacific Heights. Cela pourrait bien être Pacific Heights, mais c’est très difficile à déterminer compte-tenu de l’obscurité et du brouillard.

Je marche et passées quelques rues, je me rends compte que je suis de retour chez moi. Mon coeur se crispe soudainement. Le bus a roulé au moins une vingtaine de minutes dans la même direction, qui aurait dû être l’est, mais l’espace-temps semble être quelque peu perturbé aujourd’hui.

Je monte les escaliers, entre dans ma chambre, me faufile dans mes draps, ferme les yeux en espérant que tout cela n’est qu’un mauvais rêve.

Étrange matinée

Semaine détestable

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J’ai passé une semaine détestable. Mon collègue m’a lâché un postillon incommensurable directement dans l’oeil dès lundi, pour démarrer la semaine. Mon moral est au plus bas. J’ai même brièvement étudié l’option d’un suicide tout à l’heure. Et je dois avouer que passer en perspective les multiples alternatives pour mettre un terme définitif à ma vie m’a fait retrouver le sourire. Et même plus encore, je crois que j’ai la patate ce matin.

Je trouve la dimension poétique d’un suicide particulièrement forte. Saisissante et éblouissante. Il y a bien sûr la sortie de scène classique depuis sa baignoire, bien au chaud, à contempler ses veines se vider du précieux liquide synonyme de vie – et de mort – des concepts antagonistes si proches. Cette option me laisse toujours perplexe, il y a d’abord le côté plan-plan, on est loin d’un suicide spectaculaire et brutal par armes à feu, ou encore le majestueux (bien que quelque peu orthodoxe) saut de l’ange, perché en altitude, du haut d’une falaise, d’un gratte-ciel ou d’un pont (là encore les possibilités multiples ne peuvent qu’inviter à l’innovation et la créativité).
Revenons en à la première option: le bain (avec ou sans mousse, c’est selon – la mousse a le désavantage de nuire à limpidité de l’eau, et de ce fait, à s’assurer d’une mort certaine et optimale). On a vite fait de se trancher une veine de travers (croyez-moi, j’ai essayé plus jeune, qu’on ne m’y reprenne plus!). De plus, quand bien même les préparatifs du rituel et son déroulement peuvent être sans failles, avez-vous pensé à la suite? Qui va vous trouver seul dans votre appartement baignant dans votre sang? Avec de la chance, un ami, ou même votre petit(e)-ami(e) si vous avez réussi à survivre jusque là à la vie de couple. Mais dans le cas contraire, comme le mien, celui d’un célibat prolongé et d’une vie sociale réduite, il pourrait s’agir de semaines entières avant que quelqu’un (certainement un voisin indifférent importuné par l’odeur) se rende compte de quoique ce soit. Un suicide discret, sobre, sans ambition ni originalité. Cette option est donc à exclure.

Même chose pour les armes à feu, en plus d’être particulièrement barbare et fulgurant, c’est aussi un aveu de lâcheté. Et puis aussi une certaine sobriété est de mise dans ce genre de circonstances, tout ce bruit, tout ce désordre, toute cette attention sur soi. Sonner l’alarme, comme si quelqu’un en avait réellement quelque chose à foutre!
Pourquoi faire les choses dans la précipitation? Vivez votre suicide, appréciez-le ou affrontez-le dans la mesure du possible.

C’est pourquoi l’option d’un saut me séduit et m’émoustille particulièrement. Plus spécifiquement du haut d’un pont, avec une percée dans l’eau (de préférence l’océan, ou au moins un lac). Bien que la noyade soit redouté de tous, je la vois aussi comme une dernière chance. Battez-vous si vous souhaitez vivre, le saut de l’ange est perméable à l’erreur. Vous venez de vous engager dans un acte suicidaire, vous prenez conscience qu’il s’agit d’un non-sens (confusion, faiblesse passagère, coup de gueule, distraction), vous avez toujours la possibilité de faire marche arrière. Dans une certaine mesure certes. Je réalise qu’en ce point, l’option du bain est plus flexible.

Les médicaments demandent bien plus d’organisation et de recherche qu’on le croit, la plupart d’entre-eux ont une portée bien limitée, et demanderaient une quantité très importante dont on dispose rarement pour être quasi sûr de mettre un terme à ses jours, et de ne pas avoir la désagréable surprise de se réveiller baignant dans ses déjections.

La strangulation est une méthode odieuse et bâclée, qui en plus décrédibilisera votre suicide, et peut-être même votre personne. On ne met pas fin à ses jours sur un coup de tête. Vous passerez au mieux pour un dégonflé, au pire – et très probablement – pour un imbécile. Dans les cas les plus fréquents, la personne ne disposant pas d’une corde optera pour l’utilisation de sa ceinture dans le meilleur des scénarios, mais la plupart du temps l’utilisation du matériel électroménager (câble électrique) s’avère être le seul recours. Un suicide bon marché, bien loin de la méticulosité des options étudiées précédemment.

L’option la plus narcissique, et intolérable, est certainement celle de la voie ferrée. Tape-à-l’oeil, certes. Mais absolument irrespectueuse, des autres et de vous-mêmes. Pour qui vous prenez-vous? Vous ne saurez nullement combler ce besoin d’attention en vous jetant sous un train. Gardez à l’esprit que vous ne serez pas témoin de votre suicide. Vous pouvez spéculer sur ses répercussions, jubiler à l’idée de mettre tout le monde en retard, ou traumatiser quelques âmes de cette vision d’horreur et d’éclaboussures dont certains passagers en gare recevront quelques giclées.
Pour ma part je pense que vous fabulez, vous récolterez simplement de l’indifférence, et tout au mieux une légère hostilité. Un suicide méprisable.

Semaine détestable

Chestnut

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I saw someone die today. I think it’s the first time it happens in my life.
I was walking down Chestnut in the Marina, nearby where I live, and there was this old lady lying down on the street side, surrounded by a small crowd. She was dressed up, skinny, her head was bleeding.
I decided to avoid doing what people do (staring at the scene awkwardly), and moved on. On the way back 15 min later, I was surprised she was still there, in the same position, but she was not moving at all, not breathing, and her eyes were wide open, and so bright. She was gone. The crowd had dissipated, and just two young women were staying next to her, still waiting for the ambulance although it was too late.
It reminded me that we’re all temporary in this world, and that we should not pay too much attention to the noise, people’s judgement and what they expect from you.

Chestnut

Le parc

parc

Je suis au parc, assis sur un banc, seul, tenant mollement une bière vide à la main. C’est la fin d’une belle journée, le soleil diffuse ses derniers rayons de soleil, et colore le parc d’une teinte douce et ambrée.
Trois couples d’une trentaine d’années jouent au ballon avec leurs enfants.
Alors c’est ça la prochaine étape?
Les trois hommes ont chacun un corps bien sculpté, ce sont clairement des sportifs, habillés décontractés. Ils ont probablement de bonnes situations professionnelles. Ils respirent la sérénité, la santé, la joie de vivre, ainsi que leurs trois très jolies et athlétiques femmes. Leurs enfants paraissent avoir le même âge: trois ou cinq ans, difficile à dire pour quelqu’un comme moi préférant me tenir à l’écart des individus de cette classe d’âge.
Ce petit groupe est écoeurant de perfection. Je me tiens sur mon banc, mes lunettes de soleil masquent le voyeurisme auquel je me livre, me permettant d’étudier patiemment la situation.
Je me sens comme un paria, sale, bien que ça ne soit pas le cas du point de vue de l’hygiène. Mais sale de savoir que je ne les envie absolument pas, que ce modèle de réussite me donne envie de saborder ma vie, qui n’est déjà pas un modèle de réussite. Je me sens dégoûtant, parce que ça les dégoûterait de savoir que ce type suspect sur le banc se permet en quelques coups d’oeil de considérer leur vie, leur progéniture, sans la moindre décence.
Je sais que je ne ferai pas long feu. Peut-être que je me trompe et que je vais vivre vieux. Mais toujours avec la sensation d’être perpétuellement en sursis. Je sais que ce type de bonheur, de visée, ne m’est pas permis. C’est bon pour les autres, mais pas pour moi, pas pour les gens qui comprennent et partagent mes considérations. Ces derniers sont difficiles à reconnaître, ils se terrent, ou se cachent derrière le masque du conformisme, car ils ne savent que trop bien qu’il les aide à avancer, à survivre, à tenir jusqu’au jour où peut-être il sera temps de révéler au grand jour le visage vrai de ceux qui ne veulent pas dissoudre les interrogations qui les tiraillent par un bonheur apparent et convenu.
Le ballon roule vers moi, suivit de près par un de leurs enfants qui ne s’aperçoit que trop tard de sa dangereuse proximité avec le sombre inconnu sur le banc. J’ai beau me foutre des enfants, et malgré l’innocence qu’on peut leur prêter, j’ai vu à l’expression de ce gamin – une légère mimique qui accompagne celle de la surprise – qu’ils sentent certaines choses. Ma boîte crânienne ne constitue pas une frontière pour ce petit morveux. Il sait que je n’éprouve aucune sympathie pour lui. Que le rictus qui vient de se former au coin de ma lèvre, esquisse pénible d’un sourire raté, n’est pas commandé par ma personne, mais quelque chose qui se construit chez les adultes qui vivent en société.
Sa démarche ridicule m’aurait presque fait rire de bon coeur si son père n’était pas à proximité, l’oeil bienveillant et quelque peu inquiet de voir son fils approcher un individu étrange.

Le parc